ici soit-il !

Création 2019

Une maman qui chante…Une maman qui chante…
Elle qui était un cordon bleu a raccroché son tablier. Elle qui cousait bien volontiers et adorait faire des confitures ne touche plus ni aiguille, ni chaudron.Elle qui nourissait parfois ce chat errant, passe maintenant ses soirées et parfois ses nuits à le chercher dehors pour qu’il rentre se coucher auprès d’elle.
Croyant peut-être le tenir, elle s’invente un présent, maintenant que le passé lui échappe.  Mais déjà ce présent se dérobe lui aussi et à mesure que s’évanouissent présent et futur: il inquiète… Que reste t-il ? Lorsque le maintenant n’existe plus très bien ? Que reste t-il quand le sol de l’identité disparaît? Que restera t-il d’elle – ma maman – lorsqu’elle aura oubliée jusqu’à mon nom ?
Longtemps, j’ai pensé qu’oublier était un atout : celui des mots, des gestes, des autres, des situations. Aujourd’hui que c’est un peu de ma mémoire qui s’en va avec celle de ma mère, diagnostiquée Alzheimer en 2011, je loue cette faculté de se souvenir, car elle dit qui l’on est, en rapport à soi, en rapport aux autres et au Monde.
Je ne peux pas non plus pourtant, la plaindre totalement quand elle semble parfois si profondément heureuse d’avoir à vivre en l’instant : elle chantonne en souriant les premières phrases de cet air chanté par Jeanne Moreaux : «J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien…».
… un homme, son fils, qui danse.
Danseur, chorégraphe, j’ai depuis toujours été fasciné par les questions de l’identité et du territoire : c’est le coeur même de  mon travail. Aujourd’hui, me voici face à cette pathologie, qui prend de plus en plus de place entre ma mère et moi. Elle n’a plus de passé sur les talons hormis de lointaines et entêtantes bribes. Le seul avenir qu’elle peut concevoir se compte en heures. Ma Mère est entrée depuis trois mois dans une maison dont elle ne ressortira pas.
Alors je m’interroge quand je pressens que par tous les manques et amoindrissement que génère cette maladie, elle occasionne des disparitions qui sont également des sources d’apparition…

Du corps à la Danse…

Je me rends compte que peu de danses m’intéressent car elles sont trop avides de représenter, de décrire, de s’incrire dans le figuratif – ce en quoi le réel se reconnaît…
…ou bien à l’extrême inverse parce qu’elles sont trop vides, vidées de leur condition humaine, attaché à ce qu’il représentera toujours aux yeux des autres et à soi même.

Finalement les seules danses qui m’intéressent sont celles qui résistent.

Elles sont une organisation de formes dans lesquelles je crois reconnaître des espaces des gestes des actions vaguement familiers. Et pourtant elles conservent un mystère. Elles ne se livrent ni en tant que miroir du monde ni en tant que figure.

Sans pouvoir me les approprier, elles veulent bien dialoguer avec moi tout en gardant leur distance, mais même quand elles m’accompagnent au dedans, elles restent ailleurs.
Et si ces corps ne s’agitaient pas pour illustrer la danse ou par la danse, mais plutôt pour s’absenter de leur propre corps et de leur propre personne?

Et si ces corps dansants s’agitaient avant tous ces emplois, en amont, en un lieu d’étincelle mystérieuse?
Etre en danse est un défi permanent rarement atteint, au delà de la lecture immédiate, de l’empathie instantanée : il y a la présence pure qui ouvre l’individu au pluriel. »